La question de l'existence de Dieu fut un sujet qui partagea ma famille. Chez mon grand-père, Louis Leroyer, les discussions sur le sujet étaient fréquentes et acharnées. Louis était un libre-penseur, humble bien que pourvu de grandes qualités et désireux de briller dans son environnement par son intelligence, sa générosité et sa force de travail. Il était capable de s'adapter à tout interlocuteur et de discuter avec aplomb, respect et désir d'entente mutuelle. Mais toute discussion sur Dieu avec un croyant l'exaspérait. Il n'acceptait pas le langage dogmatique du croyant qui affirme tout un tas de définitions sans besoin de preuve ni même de vraisemblance tout en en exigeant le respect. Par contre, les discussions philosophiques sur la crédibilité des textes sacrés et sur la plausible existence de cette entité suprême l'intéressaient.
Sa soeur aînée, Germaine, était très respectueuse de l'institution religieuse. Elle était une femme pieuse, lectrice des textes bibliques et évangéliques, abonnée à des revues chrétiennes et auditrice assidue des messes locales. Certaines phrases de Germaine restaient sans signification, et son insistance provoquait souvent la risée. Ses neveux et nièces se plaisaient à la brancher sur des sujets comme la sexualité et la liberté des moeurs, car sa pruderie dépassait toute mesure. Son humeur pouvait passer d'une gentillesse exagérée à une fureur incontrôlée, occasionnée par des futilités liées à quelque comportement non conforme à la morale chrétienne. À mesure que je grandissais, le comportement et les dires de ma tante Germaine devenaient de plus en plus décalés de la réalité. Son constant rabâchage sur le devoir d'amour et de bonté qu'il fallait prodiguer autour de soi perdait progressivement de son sens.
Tout d'abord fortement influencé par ma tante Germaine, mes convictions subissaient de forts vacillements en présence des discussions familiales qui opposaient le frère et la soeur. Mon grand-père comblait ma curiosité par sa capacité de discussion et sa patience. Son intelligence me fascinait. Je me souviens de cette discussion, beaucoup plus tard, sur l'énigme, réputée insoluble, de l'apparition primordiale de l'oeuf ou de la poule, qu'il avait résolue facilement, simplement parce qu'il avait réfléchi et analysé le problème avec objectivité et esprit de déduction. C'était à lui que je voulais ressembler, à cet homme capable de rester debout quand tous les autres s'agenouillent. La morale chrétienne du pardon et de la soumission ne correspondait pas à l'image que je comptais me construire. Je préférais devenir fort et courageux que faible et lâche.
Tout d'abord, mon expérience de la programmation informatique m'a poussé à réfléchir sur le libre-arbitre humain. Jusque là, il m'avait toujours semblé qu'une machine ne pouvait égaler l'homme dans son comportement. Celui-ci était en fait libre, à la différence de la machine qui est programmée et réagit à des instructions. J'étais dualiste comme la majorité des êtres humains, croyants ou non. Mais en comparant l'homme à un ordinateur sophistiqué, j'ai constaté que rien ne manquait pour que l'homme soit réellement une machine. Le cerveau représente le processeur et la mémoire, les organes moteurs et les organes sensoriels sont des périphériques qui répondent à des ordres issus de traitements d'informations faisant intervenir la mémoire et les données sensitives. J'ai constaté que toute pensée et toute action réflexe ou volontaire résultaient d'associations faites par le cerveau à partir de données sensorielles et d'un contexte de perceptions qui évolue constamment. La question était entendue. Je m'étais débarrassé du besoin d'existence d'une âme externe. J'étais moniste.
J'écrivis alors un texte sur le fonctionnement de la conscience afin de convaincre mon entourage.
Par la suite, je suis parti dans une tentative de mesurer le volume de l'univers afin de le comparer au volume de la Terre. Puis j'ai écrit mes résultats.
La question de l'existence de Dieu m'a de nouveau intéressé. Que Dieu n'existe pas était pour moi entendu, mais je n'avais pas la possibilité de le prouver. J'ai donc tenté de démontrer son inexistence. Mon argumentation n'a pas tardé à devenir efficace et vindicative. La preuve est en fait liée à l'approche du temps et de la causalité. Il suffisait d'aller plus loin dans la remise en cause de nos intuitions. L'intuition la plus tenace de l'être humain est la notion de temps et de causalité. Cette notion intuitive n'est jamais remise en cause, à tel point que l'absurdité qui résulte des réflexions menées sur cette notion ne débouche même pas sur sa remise en cause. La preuve de l'impossibilité d'une création de l'univers est simple à formuler mais il est difficile de la faire comprendre, d'autant que notre existence pose aussi le problème du principe anthropique cosmologique.
Ma certitude s'est vite installée et j'ai bien entendu cherché la confirmation dans des livres traitant du sujet. Pendant un temps, je n'ai rien trouvé. Je me demandais alors si je m'étais fourvoyé ou si j'étais un génie. En prolongeant mes raisonnements, j'en suis venu à expliquer l'origine du monde, ou plutôt son absence d'origine. Réussir là où les élites de la science et de la philosophie avaient échoué est peut-être euphorisant, mais c'est aussi frustrant. Les livres qui traitent du sujet sont décevants car ils ne traitent pas du paradoxe du temps. Les philosophes athées sont nuls en cosmologie. David Mills, dans « Atheism universe », se montre bien médiocre. Les frères Bogdanov, dans "Avant le Big Bang", recherchent d'emblée une cause au big bang en inventant un temps imaginaire, mathématique, constituant une cinquième dimension de l'univers. Richard Dawkins, dans « The God Delusion », n'aborde l'inexistence de Dieu que sous l'angle de l'évolution en considérant l'aspect hautement improbable de l'émergence d'une entité capable de créer l'univers. Michel Onfray, dans "Traité d'athéologie", ne parle que du dieu des religions. André Comte-Sponville, dans "L'esprit de l'athéisme", définit d'autorité la question de l'inexistence de Dieu comme indécidable. Pierre-Yves Morvan, dans son livre humoristique "Dieu est-il un gaucher qui joue aux dés", pose les bonnes questions sur le temps, mais n'y répond pas.
J'ai décidé d'écrire un livre afin d'y graver mes idées. J'ai voulu ainsi apporter ma contribution à une littérature athéiste bien faible face à la grosse artillerie créationniste et soulager cette frustration par le plaisir de pouvoir lire enfin une argumentation solide menant à la certitude que Dieu n'existe pas. J'avais aussi bien d'autres idées à présenter dans l'interprétation des textes sacrés, l'attitude des politiques à l'égard des religions, le problème de l'islam, la laïcité, l'humanisme, et je voulais aussi évaluer l'importance de l'homme dans l'univers. J'allais pouvoir permettre aux intellectuels de ma famille de connaître précisément ma conception du monde et de la religion.
En rédigeant mon essai philosophique, mes recherches furent fructueuses. Plusieurs scientifiques avaient déjà avancé l'argument tueur, mais s'étaient bien gardé de presser la détente. J'ai même trouvé cet argument dans un livre écrit par un déiste (la mélodie secrète, de Trinh Xuan Tuan). Par contre, personne ne semblait accorder de crédit à cet argument décisif, et personne n'en déduisait l'inexistence de Dieu. Même sur quelques versions de Wikipedia, l'argument était discrètement et passablement formulé. Le livre devenait donc une nécessité. Il fallait démontrer au monde que la création de l'univers était logiquement impossible et que ce constat en déduisait l'inexistence d'un créateur. Les déistes allaient enfin pouvoir se libérer de leur fantasme et la philosophie allait faire un immense bon en avant. C'était sans compter sur la censure médiatique. Heureusement, il y a la toile.